Alors que le cancer du sein progresse chez les femmes jeunes, la prévention ne peut plus se limiter au dépistage. Travail de nuit, expositions chimiques, organisation du travail : certains risques professionnels méritent une attention particulière. À l’occasion d’Octobre Rose 2026, une question s’impose : quelle place les conditions de travail occupent-elles dans la prévention des cancers ? Pour les élu·es du CSE, le sujet mérite d’être pleinement intégré au dialogue social.
Cancer du sein en France, des chiffres qui relancent le débat sur la prévention

Le cancer du sein reste le cancer le plus fréquent chez les femmes en France. Selon les dernières données publiées par l’Institut national du cancer (INCa) en juillet 2026, 61 214 nouveaux cas et 12 765 décès ont été estimés pour l’année 2023.
Ces chiffres constituent les dernières estimations nationales disponibles. Ils révèlent une évolution préoccupante sur le long terme, même si la progression s’est récemment ralentie.
En effet, selon Santé publique France, le taux d’incidence standardisé du cancer du sein a augmenté de 0,9 % par an en moyenne entre 1990 et 2023. Toutefois, sur la période 2019-2023, cette progression s’établit à 0,2 % par an.
La situation des femmes jeunes appelle néanmoins une vigilance particulière.
Dans une publication du 28 septembre 2026, l’Institut Curie souligne que plus de 3 000 femmes de moins de 40 ans sont diagnostiquées chaque année en France, soit environ 5 % des nouveaux cas.
Les données présentées montrent également une progression des taux d’incidence chez les femmes jeunes entre 1990 et 2023. Chez les moins de 40 ans, le taux rapporté est passé de 98,7 à 131,2 cas pour 100 000 femmes.
Ces évolutions interrogent les facteurs susceptibles de contribuer au développement de la maladie.
Dans ce contexte, une enquête publiée par Mediapart le 5 octobre 2026, intitulée « Les chiffres noirs d’Octobre rose », questionne la communication publique autour de l’augmentation des cancers du sein et la place accordée aux facteurs environnementaux.
Bien entendu, le dépistage reste indispensable pour favoriser une prise en charge précoce. Cependant, il ne constitue pas une mesure de prévention de l’apparition de la maladie.
Dès lors, une autre question mérite d’être posée : pourquoi les conditions de travail occupent-elles encore une place si discrète dans les discussions sur la prévention des cancers ?
Cancer du sein et conditions de travail, des risques professionnels à mieux identifier
Le cancer du sein est une maladie multifactorielle. L’âge, les prédispositions génétiques, les facteurs hormonaux et certains comportements individuels participent à son développement.
Cependant, les recherches scientifiques s’intéressent également aux expositions environnementales et professionnelles.
Si les connaissances restent inégales selon les facteurs étudiés, certaines situations de travail justifient une vigilance particulière.
Travail de nuit et cancer du sein, un lien scientifiquement préoccupant
Le travail de nuit constitue l’un des facteurs professionnels les plus étudiés.
En 2019, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence spécialisée de l’Organisation mondiale de la santé, a confirmé son classement parmi les agents probablement cancérogènes pour l’être humain (groupe 2A).
Cette classification, détaillée dans une monographie publiée en 2020, repose notamment sur les perturbations du rythme circadien, qui régule notre horloge biologique.
Les études mettent en évidence des mécanismes susceptibles de contribuer au développement de certains cancers, dont celui du sein. Toutefois, les preuves épidémiologiques chez l’être humain restent limitées.
Cette classification ne permet donc pas d’affirmer qu’un cancer du sein est systématiquement provoqué par le travail de nuit.
Pour autant, elle constitue un signal important pour les politiques de prévention.
Dans les secteurs de la santé, de l’industrie, des transports ou des services, de nombreux·ses salarié·es travaillent selon des horaires nocturnes ou atypiques. L’organisation de ces horaires mérite donc une évaluation rigoureuse, notamment lorsque les expositions sont répétées et prolongées.
Expositions chimiques, une vigilance nécessaire malgré les incertitudes
Les expositions chimiques représentent un autre enjeu de santé au travail.
Dans certains secteurs professionnels, les salarié·es manipulent ou côtoient des solvants, des pesticides et diverses substances dangereuses. Les connaissances scientifiques ne permettent pas d’attribuer systématiquement un risque de cancer du sein à ces produits. Les résultats dépendent notamment des substances étudiées, des niveaux d’exposition et de leur durée.

Néanmoins, l’absence de certitude sur leur rôle spécifique dans le cancer du sein ne doit pas conduire à négliger les risques chimiques établis.
Il appartient donc aux entreprises d’identifier les substances dangereuses, d’évaluer les expositions et de mettre en œuvre les mesures de prévention adaptées.
L’enjeu n’est pas d’affirmer que le travail provoque les cancers du sein, mais de déterminer quels risques professionnels peuvent être supprimés ou réduits.
Santé des femmes au travail, une obligation de prévention encore insuffisamment questionnée
La prévention des risques professionnels ne peut pas être pensée indépendamment des différences d’exposition entre les femmes et les hommes.
Or, cette exigence figure explicitement dans le Code du travail.
L’article L. 4121-3 prévoit que l’évaluation des risques professionnels doit tenir compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe.
Cette disposition mérite une attention particulière.
En effet, les femmes et les hommes n’occupent pas toujours les mêmes postes. Leurs activités, leurs contraintes organisationnelles et leurs expositions professionnelles peuvent donc différer.
Pourtant, une évaluation trop générale des risques peut laisser certaines situations insuffisamment documentées.
Pour les élu·es du CSE, cette obligation constitue un levier concret. Elle permet notamment d’interroger la manière dont l’entreprise analyse les expositions et adapte ses mesures de prévention.
Prendre en compte la santé des femmes au travail ne relève donc pas uniquement d’une démarche de sensibilisation. C’est aussi une exigence réglementaire.
CSE et CSSCT, comment agir concrètement sur les conditions de travail ?
Face aux risques professionnels, le dialogue social doit permettre de passer du constat à l’action.
L’employeur reste responsable de la santé et de la sécurité des salarié·es. Cependant, les représentant·es du personnel contribuent à l’analyse des risques et à l’amélioration des conditions de travail.
Le CSE et, lorsqu’elle existe, la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), disposent ainsi de plusieurs leviers.
Faire du DUERP un véritable outil de prévention
Le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) constitue un point de départ essentiel.
Il doit recenser les risques auxquels les salarié·es sont exposé·es et assurer la traçabilité collective de ces expositions.
Comme le rappelle le ministère du Travail, le CSE contribue à l’évaluation des risques professionnels. Il est également consulté sur le DUERP et ses mises à jour.
Les élu·es peuvent donc examiner plusieurs points :
- L’évaluation des risques liés au travail de nuit et aux horaires atypiques.
- L’identification des substances chimiques dangereuses et des situations d’exposition.
- La prise en compte des différences d’exposition selon le sexe.
- Les mesures de prévention prévues et leur efficacité sur le terrain.
Toutefois, la qualité de cette démarche dépend de la connaissance du travail réel.
Les horaires effectivement pratiqués, les contraintes de production et les tâches réalisées doivent être analysés. Sans cette approche, certains risques peuvent rester sous-estimés.
Passer de la sensibilisation à la prévention primaire
La prévention primaire consiste à agir avant l’apparition d’une atteinte à la santé. Elle vise notamment à supprimer les dangers à la source ou à réduire les expositions professionnelles.
Cette démarche suppose donc d’aller au-delà des campagnes d’information.
Pour le travail de nuit, les discussions peuvent porter sur l’organisation des horaires, la fréquence des rotations et la limitation des expositions prolongées.
Concernant les risques chimiques, les priorités peuvent inclure la substitution des produits dangereux, la réduction des émissions et le renforcement des protections collectives.
Par ailleurs, les élu·es peuvent mobiliser le service de prévention et de santé au travail (SPST) afin de bénéficier d’un éclairage médical et technique.
Enfin, les résultats de l’évaluation des risques doivent déboucher sur des actions concrètes. Dans les entreprises d’au moins 50 salarié·es, ils alimentent notamment le programme annuel de prévention des risques professionnels et d’amélioration des conditions de travail (PAPRIPACT), conformément à l’article L. 4121-3-1 du Code du travail.
Octobre Rose, trois questions à porter en réunion de CSE
Octobre Rose peut devenir un temps fort du dialogue social sur la santé des femmes.
Plutôt que de limiter les initiatives à la sensibilisation, les élu·es peuvent saisir cette occasion pour interroger les politiques de prévention de leur entreprise.
1. Notre DUERP prend-il suffisamment en compte les risques professionnels et les différences d’exposition entre les femmes et les hommes ?
Cette question permet notamment d’examiner les horaires de travail, les risques chimiques et les situations professionnelles nécessitant une vigilance particulière.
2. Quelles mesures concrètes sont mises en œuvre pour réduire les expositions professionnelles ?
Au-delà des informations diffusées aux salarié·es, il s’agit d’évaluer les actions engagées, leurs résultats et les améliorations envisageables.
3. Comment renforcer la place du CSE et de la CSSCT dans la prévention des risques à long terme ?
Les élu·es peuvent proposer un travail conjoint avec le SPST, demander des analyses complémentaires ou inscrire des actions prioritaires dans le programme annuel de prévention.
Ces échanges doivent s’appuyer sur les risques réellement identifiés dans l’entreprise, sans chercher à établir un lien médical individuel entre une exposition et une maladie.
Octobre Rose 2026, protéger la santé des femmes passe aussi par leurs conditions de travail
Le cancer du sein demeure un enjeu majeur de santé publique. Si les progrès du dépistage et des traitements sont essentiels, la prévention doit également s’intéresser aux facteurs de risque évitables.
Selon les données de l’INCa actualisées en juillet 2026, près de 20 000 cancers du sein pourraient être évités chaque année grâce à une action sur les facteurs de risque modifiables.
Cette estimation concerne principalement des facteurs connus, notamment liés aux comportements et aux modes de vie. Elle ne doit donc pas être interprétée comme le nombre de cancers du sein attribuables au travail.

Néanmoins, les connaissances scientifiques sur certaines expositions professionnelles rappellent l’importance d’une prévention globale.
Pour les représentant·es du personnel, l’enjeu est de faire des conditions de travail un sujet central du dialogue social, en intégrant pleinement la santé des femmes aux démarches d’évaluation des risques.
Parce que protéger la santé des femmes ne consiste pas seulement à mieux détecter la maladie. C’est aussi agir, chaque fois que cela est possible, sur les risques auxquels elles sont exposées au travail.
